Intro
Ce livre magistral écrit par le roumain
Virgil.C.Gheorghiu en 1949 est probablement l'un des plus emblématique du XXe
siècle, tant par son contenu que par l'époque à laquelle il fut publié.
Dans un discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San
Francisco, le célèbre écrivain britannique Huxley
fait cette remarque : " Il
y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens
leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant
des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les
gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir
".
Dans le contexte où se déroule le récit de la 25e
Heure,
nous n'en sommes pas encore là, mais les notions de
servitude technique, de dictatures asservissant " des sociétés entières " et non
plus seulement de simples individus en raison de leur appartenance à une ethnie ou
à une religion, sont en train de se répandre dans le monde comme l'épidémie
de la peste. Cependant, si l'on est parvenu à juguler le fléau de la peste,
nous restons bien impuissants face à ce nouveau mal qui prive chaque homme
de son droit à l'existence. Et c'est ce à quoi sont tour à tour confrontés
les personnages que Gheorghiu met en scène dans un ballet absurde dont personne
ne ressort indemne.
L'Identité humaine au cœur du
roman
La 25e heure est avant tout le récit de
guerres mettant les hommes à l'épreuve en les soumettant à une constante
déshumanisation. Pourtant, V.Gheorghiu parvient à faire coexister un paradoxe profond : celui de guerre et celui de
l'identité humaine. Quoi de plus inhumain qu'une guerre à fortiori quand
elle est mondiale, une guerre totale où personne n'est
épargné, pas même les civils ? La guerre a pour principe de noyer les
individualités dans des masses subissant ou prenant par aux batailles. C'est pourquoi les
personnages du roman nous paraissent d'autant plus en relief qu'ils y sont mis en valeur
par des descriptions poignantes de leurs intériorités. Cette guerre, ils vont devoir l' affronter, la subir, y mourir ou y
survivre.
Le but premier auquel s'expose donc le récit cette mise en valeur
des derniers fragments d'une humanité en danger qui s'exprime à travers
différentes voix, différents personnages tous ancrés dans une réalité qui lui
est propre. Le destin de ces personnages est attaché aux conséquences mêmes de
la guerre.
Or, ce n'est pas la première fois que des gens sont confrontés à
la guerre, loin s'en faut, et le XXe siècle a déjà subit l'assaut d'une première
guerre mondiale particulièrement meurtrière. Des pays entiers se sont fait la
guerre utilisant la technologie de pointe de l'époque pour une destruction
toujours plus massive.
Toutefois, en 1938 lorsque commence le récit,
personne ne se doute encore d'un conflit ni de l'ampleur qu'il va prendre. Seul
Traïan Koruga, l'un des personnages principaux - poète et écrivain- affirme à
son entourage ses pressentiments alors qu'il est en train d'écrire sa huitième
œuvre. Il annonce que dans ce roman que : " Le proche avenir réserve à chacun de
nous des choses extraordinaires (..) Telles qu'on en a jamais vu dans
l'histoire. "
De quelles choses
extraordinaires peut-il bien parler ? Il poursuit plus loin : " Les évènements
dramatiques se passeront d'abord dans la vie, et ensuite dans mon roman ".
Devant l'incrédulité des personnes devant lesquelles il se trouve en présence,
il déclare : " Je sens qu'il vient de se produire autour de nous un évènement
grave. Je ne sais ni où il a éclaté, ni quand il a commencé, ni combien il va
durer.(…) Nous sommes pris dans la tourmente, et la tourmente nous déchirera la
chair, nous brisera les os.(…) ". Il décide de préciser sa pensée en qualifiant
cet évènement de " révolution " lui ôtant tout sens positif : " Une révolution
de proportions inimaginables. Et tous les êtres humains en seront les victimes
". Génocide de l'humanité ?
La seconde guerre mondiale,
durera en effet de longues années, de 1939 à 1945 et ses conséquences seront
irréversibles. A l'évidence, Traïan Koruga semble être doué d'une perception très
aigue de l'avenir qui l'attend lui et ses camarades. Il n'annonce pas tant la
venue de la guerre qu'un évènement remettant en question l'avenir
de l'humanité, et dont la guerre ne serait qu'une manifestation extérieure. Il est en quelque
sorte, celui qui sait en premier, mais cela ne le met pas à l'abri de la
tourmente pour autant. Il connaîtra d'ailleurs une fin tragique.
D'autres personnages gravitent
autour de Traïan dans ce petit village de Roumanie qu'est Fantânâ. Le
début du roman nous fait part d'un couple à priori ordinaire, Iohann Moritz, un
modeste paysan, et Suzanna, la fille d'un riche commerçant aussi réputé pour son
influence que sa brutalité. Après que le père de Suzanna soupçonne leur liaison,
Moritz est contraint d'abandonner son rêve d'immigrer en Amérique afin de réunir
une somme d'argent nécessaire pour bâtir un avenir serein à son couple, et
d'épouser ensuite Suzanna. Par ailleurs, pour échapper à la colère du père de
celle-ci, ils doivent s'enfuir et se cacher ailleurs. Quand enfin Moritz se
lance dans la construction d'une maison et que tout semble résolu, la fausse
dénonciation d'un gendarme le faisant passer pour juif le contraint à être fait
prisonnier et déporté(1).
Pendant 18 ans, il passera ainsi de camps en camps
au gré des circonstances, Suzanna devra affronter seule les aléas tragiques de
la guerre (notamment être forcée de divorcer de Moritz pour que leur maison ne
lui soit pas retirée(2) ainsi que subir les violences
commises par l'armée rouge lors de la libération(3).
Elle retrouvera
néanmoins Moritz au bout de ces 18 années mais leur bonheur sera de courte durée
avant une nouvelle mise en garde de la part des Américains lors de la période de
crise qui s'annonce entre eux et l'URSS, nouvelle puissance au sortir de la
guerre.Suzanna, dont la famille aura été disloquée en partie à cause de la
guerre. Son père dans un accès de violence ayant tué sa mère, est arrêté pour son
crime mais libéré " de force " deux ans après grâce à l'influence des
Nazis déjà prégnante en Roumanie pour s'engager dans la Wermacht en vertu
de ses origines allemandes qui en font un parfait aryen. Il est dans le livre de
Gheorghiu le symbole de la bestialité à l'état pur, de la violence sans
réflexion, de l'homme qui agit selon ses pulsions uniquement gouverné par
elles.
Une
autre figure essentielle du roman est le prêtre Koruga, le père de Traïan.
Prêtre orthodoxe du village, il jouit d'une grande influence morale. C'est un
homme d'une grande sagesse et d'une grande intégrité. Il apparaît très vite au
premier plan des hostilités en raison de sa position délicate d'intermédiaire
entre la société (le peuple) et des intérêts des politiques ou des militaires.
Il restera pourtant jusqu'au bout le seul repère dans une société dont les
valeurs se sont totalement effondrées.
La femme de Traïan, Nora, vit elle aussi ses
dernières heures de femme libre et épanouie. Forcée de cacher ses origines
juives (que son mari Traïan ignorait jusqu'alors) elle suivra son mari, prise au
piège comme lui des différentes forces présentes, mais fera également preuve
d'un caractère extraordinaire. Enfin, Gheorghiu s'attache à nous décrire le
reflet d'un pays encore pauvre et fortement rural, aux prises avec des
traditions archaïques et une violence sous-jacente(4),
certes incarnée par exemple dans le personnage plutôt rustre
d'Aristitza, mère de Moritz, mais profondément enracinée dans un schéma social
cohérent.
Tout ceci forme donc l'échantillon de cette humanité
en danger, vivant ses derniers moments en tant que telle. C'est toutefois
l'importance des déclarations de Traïan Koruga qui vont s'avérer notamment dans
la " réquisition " forcée de son ami Iohann Moritz ,en fondant l'idée qu'un
nouvel homme comme empreinte d'un nouveau monde est désormais en
marche.